Parler français en Algérie et ailleurs

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(...) je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens. Montaigne

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La vraie éloquence se moque de l'éloquence (...) Pascal


Ez-zawech (L’oiseau) :

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Ez-zawech (L’oiseau) :

Message par sellami kamel le Ven 7 Mar 2014 - 17:56

Un jour, en voyant passer un homme, un oiseau a dit :
-Ah ! Si j’étais un être humain. J’aurais des mains pour construire de grandes maisons parsemées de jets d’eau et de statues de bronze, pour labourer la terre, en faire des prés, des vergers et des jardins, peindre de gigantesques tableaux aux couleurs fascinantes, et caresser ma compagne et les cordes d’une cithare… J’aurais des pieds aussi –et non des pattes- pour marcher dans le monde, en quête de beauté, m’aventurer partout au gré de mes fantaisies, gravir une à une les marches de l’escalier ; des pieds d’homme chatouilleux, avec de gros orteils, drapés dans de jolies chaussettes et jalousement protégés par d’étincelants souliers… J’aurais dans ma tête de quoi pavoiser mes solitudes, de quoi inventer des romances et des contes de fées ; une tête savante qui trouve à chaque porte une clef, dans laquelle je garderais mes plus beaux souvenirs pour en nourrir mon sommeil de songes légers… Ça doit être merveilleux d’être un homme. Je connaîtrais l’ambition, le secret de l’or et le chant de l’ivresse. Je serais le maître de toutes les créatures sur terre. Plus beau qu’un phénix, plus fabuleux qu’un centaure !

A suivre !!!


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Re: Ez-zawech (L’oiseau) :

Message par sellami kamel le Ven 7 Mar 2014 - 17:57

L’homme s’est arrêté, et, à l’oiseau, a répondu :
-Si tu étais un homme, oiseau, tu apprendrais le mensonge dans chaque prophétie. Tu connaîtrais la souffrance dans chaque éclat de vie. Tes rêves se confondraient aux chimères et tes espoirs aux utopies. Car tu naîtrais dans la douleur pour y vivre et mourir. Tu aurais des mains pour battre et déchirer aussi, pour t’agripper désespérément aux barreaux des prisons, pour t’arracher les cheveux au moindre insuccès et fabriquer des armes pour semer la tragédie. Des mains qui giflent, accusent, condamnent, qui tremblent souvent, qui te trahissent, qui t’obligent à voler, à tricher… Des mains enfin pour te tromper au point où tu passerais ta vie à vouloir façonner le monde avec le bout de tes doigts… Tu aurais des pieds pour traîner dans la boue, pour patauger dans les champs de bataille, pour fuir en vain tes hantises et tes maux : des pieds pour porter des corps en guise de souliers, et la crasse des Errants, en guise de chaussettes… Des pieds pour porter des chaînes et des boulets de forçat aussi… Des pieds enfin pour te tromper, au point de passer ta vie à vouloir arrêter le temps avec le bout de ton talon… Tu aurais une tête pour y enfermer les plus navrants souvenirs aussi, pour comploter et tresser en silence d’épouvantables desseins, pour inventer des poèmes tranchants comme des couteaux qui te tortureront d’insomnies chaque nuit… Une tête, enfin pour te tromper, au point de passer ta vie à vouloir surpasser Dieu du bout de ton génie… Tu seras alors l’Homme, cette créature plus démente que triste, qui subsiste de cauchemars et de rêves insensés, qui s’égare à chaque pas, qui ne se retrouve plus. Jamais rassasié, jamais satisfait, tu oublierais la Beauté dans les charmes mensongers, courant on ne sait comment vers un but inconnu. Tu verrais l’Homme, cet animal sans laisse et sans salut, qui…
-De grâce ! S’est écrié l’oiseau en agitant ses ailes, soudain ébouriffées… Si un homme est capable de parler ainsi, je préfère rester l’oiseau que je suis.

A suivre !!!


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Re: Ez-zawech (L’oiseau) :

Message par sellami kamel le Ven 7 Mar 2014 - 17:58

Un jour, dans les jardins ensorceleurs de son palais, au passage d’un merle, un sultan a dit :
-Ah ! Si j’étais un oiseau. J’aurais des ailes pour voler par-delà les grands arbres, par-delà les nuages des soucis. Dans chacun de mes envols, j’émerveillerais les enfants et j’emplirais les jours de mes pépiements. Je me construirais un nid dans un coin de branche, sous une feuille de platane ou dans l’ombre d’un palmier. Je n’aurais ni projets, ni folle ambition. Je me contenterais de rester le premier oiseau qui fut. La guerre, la gloire, les colonies, me seraient étrangères. La vilenie, la traîtrise, l’angoisse me seraient inconnues. Je vivrais modeste dans mon modeste plumage, et quand je gazouillerais, nul ne saurait si je pleure ou si je chante. Les branches, les feuillages, les berges des rivières, la jacinthe, la fougère et le petit bosquet, me seraient trônes éternels. Je chanterais l’ivresse de mon âme et de ma liberté, et symboliserais l’innocence dans sa suprême beauté.

A suivre !!! Oui, ce n'est pas encore fini...


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Re: Ez-zawech (L’oiseau) :

Message par sellami kamel le Ven 7 Mar 2014 - 17:58

Le merle s’arrête, et sur une fleur, vient se percher. Au sultan rêveur, il a répondu :
-Si tu étais oiseau, Altesse, tu perdrais tes châteaux, ton harem et tes sujets pour te perdre à jamais dans la petitesse et la fragilité. Tu vivrais peu d’années et très peu de liberté. Tu serais hanté par le moindre bruissement, sachant qu’à chaque insouciance, tu risques d’être mangé. Des couleuvres silencieuses grimperaient jusqu’à ton nid et d’autres oiseaux plus grands viendraient tuer tes petits. Quand ce n’est pas la foudre d’un fusil qui t’abat, c’est une flèche effilée que t’adresse l’archer. Et si, des fois, tu échappes aux serres du trépas, tu continueras de vivre en danger jusqu’à l’épuisement. Les fils d’Adam te pourchasseraient à travers les bois. Ils te dresseraient des pièges et bien d’autres gadgets. Et quand ils te capturent, ils te mettent dans une cage où tu passeras ta vie triste et éplorée. Dans les maisons des Humains, tu n’es plus un oiseau. Tu deviens un meuble, vivant dans un décor si artificiel. On te montrera aux invités, comme on montre une curiosité et on t’écoutera pleurer en disant que tu chantes… Oui, Altesse, la vie d’un oiseau n’est pas commode du tout. Un oiseau ne vit pas ; il ne fait que reporter sa mort à des dates ultérieures.

Le sultan saute sur l’oiseau, l’attrape et le met dans une cage. Il lui donne de l’eau et des grains de millet. Et, au crépuscule de ce jour, il lui dit :
-N’empêche, merle ! Je voudrais quand même être un petit oiseau.



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Re: Ez-zawech (L’oiseau) :

Message par sellami kamel le Ven 7 Mar 2014 - 17:59

Les passages précédents sont tirés du livre de Mohamed Moulessehoul alias Yasmina Khadra. La fille du pont.
(La fille du pont/ Le musicien de Chaffak Hali / Ez-zawach, l'oiseau)

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Re: Ez-zawech (L’oiseau) :

Message par Admin le Ven 7 Mar 2014 - 18:19

Merci pour le partage !


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